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J’ai troqué mon discernement dans un brouillard d’idée contre une autre langue.
Elle se traduit plus facilement. Il n’y a plus de limite à ce qu’elle peut signifier ou ne pas dire.
Il n’y plus aucune limite à ce que je peux penser à dire.
Mais ce n’est pas ce que je voulais en dire.
Il y a des raisons de ne pas croire à ce que je dis avec cette langue.
C’est la plus belle langue de ce monde.

Chamane sur la grève

Nos pas ensablés sont derrière ton horizon
Nous passons comme le moment
Assise sur la grève tu chamanises au devant des vagues

À force de tambour
Tu écoutes les spectres du ressac
Presque le silence

De ton appel au large
La mémoire remonte abyssale
De l’eau au ciel résonne les peaux

Nous restons là, contredit
Ton chant est un murmure qui se détache de l’écume

Tout ce qui s’en vient
Les susurrements de la brise de mer
Tout ce qui part au delà

Et nous aussi nous reviendrons sur nos pas
Respirant à peine mais
Soufflant le ciel hors de nous

Philia

les amants bravent l’horizon
ou passent sous la ligne
sous la limite de la raison
arrachant leur écorce blanche
à perte de vue, tête bêche

le monde bégaye
à la lecture de leurs courbes nues

ah ! ce que c’est que d’être ensemble !
les lèvres dans les lèvres
ils ont désiré les échos
ils ont aimé les friches

maintenant c’est fini, la vie
une fois passée à travers eux
emporte ce qui leur appartenait

Curriculum

12. La nuit les terrains vagues reconquièrent leur espace sur nos corons.

11. Derrière le collège des Hauts habite un type à la peau grainée. Il lance des chatons contre les murs de la Place Rouge. On ne sait pas dire si ça l’amuse.

10. Les buveuses de rachacha forment toujours un cercle sur le parking des platanes. Elles prétendent ainsi éviter toute dépendance psychique.

9. Au quartier Bellevue la plupart des habitants meurent dans leur sommeil. Le conseil accuse, parle de gaz inodores, de nuages insidieux. Ceux qui n’arrivent plus à dormir restent le regard fixé sur l’horizon, on les retrouve au matin, raide mort dans leur insomnie les deux mains sur le parapet.

8. J’ai ouvert les yeux et les braises rougeoyaient, oranges et jaunes, blanches, noires, escarbilles mourantes. Le bronze du camarade illustre me regardait lourdement.

7. La ville est née par dessus une ville plus ancienne. Chaque année elle descend sur l’horizon à cause de l’érosion ou d’un trop grand commerce de son sol.

6. Toutes les rues portent le nom d’un musicien mort.

5. Il y a une histoire pour chacun. L’histoire de Microbe, l’histoire de Chignole, celle de Cochon et de son cousin, l’histoire de Dadaï. Et celle de l’autre qui est mort une nuit sous un banc humide.

4. L’année dernière, ou bien il y a trente ans, les garçons ont mis le feu au chantier. Ils se roulaient dans les flaques pour éteindre leurs chairs. C’est la fumée qui nous a alerté, la fumée qui prenait tout le ciel. La fumée pas l’odeur.

3. Tout le monde a connu l’histoire de la jeune serveuse du rade au pied du bunker. Personne ne s’en est jamais remis.

2. Chaque automne, les errants de la dune, les petits vieux du bourg et les chercheurs de bistre montrent leurs plus belles lumières. Personne ne gagne jamais à la comparaison.

1. Je suis né d’une ville nouvelle bien que j’ai l’air de sortir de la houille blanche.

Ma tête en raku

Elle m’a dit je vais te remettre à l’endroit tu as les idées à l’envers. Elle m’a dit, homme-lune, tu as la tête creuse. Ta tête sélène, creuse. Elle a dit qu’on pouvait le dire aussi comme ça et qu’il fallait que ma tête refasse le chemin à l’endroit. Pour trouver le bon sens.

J’ai regardé ma tête. Elle était sans dessus dessous mais elle ne me semblait pas aller de travers. Elle était creuse mais je l’avais toujours connu comme ça. Je pense qu’on peut le formuler ainsi.

En me rapprochant de ma tête je l’ai trouvé bien froide. En me rapprochant de son creux j’ai brisé son isolement. En entrant par ses failles j’ai scellé sa reconstruction.

Elle m’a dit range-toi, mais range-toi donc à ces positions ! Il faudrait que ta tête tienne, je la vois qui balance. Range donc ces propositions. Il faudrait que ce geste soit le tien pour éviter tout sacrifice.

J’ai pris ma tête doucement et l’ai posé là, sur l’étagère. Elle me fait face maintenant. Nous attendons elle et moi de comprendre en creux. Je ne sais plus dans quel sens je dois la remplir.

St Claude

Petit matin, petite ville, ça pourrait être la banlieue. Tu écris sur le zinc. À ta gauche quelqu’un tente sa chance au grattage avec l’espoir de ne plus avoir à gratter. C’est souvent comme ça, la vie est son contraire. Tu écris sur le zinc, autour de toi, faux cuir, stuc, faux bois. Tu demandes un petit café, le barman le sert très court. C’est le début de sa journée trop longue. Tu écris serré sur le zinc.
Tu as beau écrire, ici et maintenant, il n’y a que le livreur qui livre.

Soliloque

Jours scintillants comme la côte
Dont l’esprit nous couche sur la roche meurtrie
Grâce qui ne regarde jamais
Que je n’ai jamais vu

Dormir seul dans le matin courbe
Les épaules rentrées avant l’aube
Qui n’existe pas encore
Une certaine idée de l’attente

Les arbres sont tes mains pliées pour deux
En ombres impatientes
À nous le soleil anxieux

Je pourrais dans un creux
Chagrin noir cœur lisse
Pourrir ici

Quelque chose comme le sable
Vie abondante
Prend la musique au vent
Le plus beau dialogue
Il n’y a rien de plus à dire
Tu parles
Tu te parles

Terrain de jeu

À suivre les traces mémorielles de poussière d’acier
les espaces deviennent des cloisons,
des chemins d’escaliers souterrains
où les appareils rouillés s’écaillent.

Le terrain de jeu en sous-sol humide
d’une résidence faussement bourgeoise,
en sous-sol de ciment odeur de vide ordures,
en coffrage de béton entre deux descentes de parking,
en locaux aux sols et murs peinture marron défaite.

La panique intacte derrière la porte de sortie qui refuse de s’ouvrir.

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Les beaux moments,
quand rompus de tout,
à un tel point échinés.

Un cassement que nous croyons passager,
nous prolongeons l’autre au plus proche,
la peau effleurant.

Tout se joue de nous,
d’avance,
en secret.

Tout est là,
nous ne décidons pas,
chacun délaissant je-ne-sais-quoi
jusqu’à devenir plus évident,
plus fragile,
bon pour.

Et la marée
monte entre nous
où nos pieds ne touchent plus.

Délesté, sans pesanteurs,
je suis ton asymptote.

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D’un mouvement, d’un point ou d’une ligne.
Une force qui maintient le corps, le déploie, implacable,
le résultat est une épreuve, singulière comme une émotion.
D’un point qui est resté secret, rime,
au bord du trottoir envahit de soleil.
D’une ligne qui serait un train s’il était possible
de remonter en marche sans choisir sa place.
Mouvement tournis va-et-vient yeux bandés,
danse immobile, les heures sans fin.