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Tu m’avais dit que tu réapparaîtrais
mais tu ne t’es pas montrée

Tu ne m’avais pas laissé d’autre indice
que cette promesse dont je me suis fait un leurre

Je regrette cette absence
mais ne veux pas me désembrumer
bercé par ce flou qui apaise la distance

Illustration : Sifar

Illustration : Sifar

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Déplacez les jours
presque sous la fenêtre,
débouchez la petite vie pâteuse.

Voulez-vous faire partie du festin ?

Remplissez la ville de personnes
en incapacité d’être stupide ;
une ville nue et son halo
écrasé de fumée de bois.

Dormez sans vous soucier
des rires sauvages,
des joies sauvages,
réveillez-vous et chantez sans attache.

Placez une main sur votre langue
une main sur l’autre bouche.

Organisez une douleur meurtrière
sur le dos de n’importe quel cri,
le long de votre souffle,
surement une aiguille.

C’est comme continuer
de faire fonctionner le langage
et cesser de faire siffler vos oreilles.

Plaisir curieux.

Vos voix nus tordus
enseignez-leur quelque chose de différent
comme un répertoire d’hymnes
qui ne possède pas de son
pour chaque rime.

Vous n’avez pas de mots
pour respirer au levé du soleil,
c’est le recul des corps
après avoir aimé
de cette manière vide.

Nourrissez au moins
un silence intangible
d’incroyable couture
drapé, en attendant
le petit déjeuner.

Mais qui possède
aucune certitude
vraiment ?

Imaginez les gens
n’importe quels mots
n’importe quels rêves.

Qui parle encore la langue
de vos sommeils bienveillants ?

Illustration : Sifar

Illustration : Sifar

Blériot plage

De quoi se souviennent mes pieds ? De la traversée des galets jusqu’à la Manche froide, piquante de sel, du mazout qui s’incruste dans le tégument, des coupures rouilles de munitions allemandes ensablées, du béton armé des blockhaus comme refuge au sable brûlant, de la plus grande brûlure d’un mégot encore incandescent laissé sur le sable, de l’entaille béante dans la voûte causée par un tesson dans les dunes.
De quoi se souvient mon corps ? Que reste-t-il après la douleur ?
Des heures infinis de liberté vilaines et fantasques.

hors de

nous donnerions nos nerfs
pour les sentir encore
mais cette inertie
qui s’infiltre en nous
petit homicide
est le secret blanc de nos jours

nous essayons de suivre
une traînée de poudre
comme si un tel chemin
pouvait faire long feu

nous essayons de nous égarer
loin quand cet air
stagne comme il le fait
sous notre nez
quand les amas noirs
nous tirent en arrière
dans des spirales de mémoires

les idées détruisent nos mains
les dialogues engourdissent nos jambes
doublement nos têtes
s’alourdissent

sauter casser saigner
hors de hors de
avec qui nous courons

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J’ai emporté un appareil photo,
je me suis assuré de la présence de mon couteau,
de mes grosses chaussures absurdes,
de ma face grave et bancale
et je suis parti sur les chemins inondés de soleil
avec l’espoir d’être seul.

La poussière décolle et me suit,
la poussière est toujours là.
Je voudrais la semer.
C’est un ensemble de particules poisseuse.
Elles me poissent volontairement.

Je pars au plus loin
après la perte je me perds encore
le paysage me déborde,
la lumière crue,
les grains clairs
de cette aire humaine.

Je n’aboutis pas,
mes pieds me paralysent.
Je marche comme un bousier
et il n’y a personne
pour me voir ici
où le monde commence.

La route est un nouveau récit,
la route est une possibilité offerte
que je dois cultiver seul,
engager mon corps avec force
dans l’immensité.

Sentir comment respirer différemment,
laisser retomber
les pensées
les paroles
et leurs cartes apprises par cœur.

Arpenter le territoire
et non l’histoire du territoire
le visage fermé
les poings aussi.
L’évidence des dommages
dans cette beauté foudroyante.

La piste

Comment es-tu arrivé par ici ? En suivant cette longue route droite comme un boa raide mort ? Cette large piste de sable tassée ? Du sable d’un chantier de destruction qui longe les ruines de béton. Le seul accès poussiéreux à ce qui reste debout.

Tu sais que c’est là que tu vis mais tu ne sais plus depuis combien de temps. Tu habites une ville concassée dont les rares habitants se terrent et s’évitent. Dans un immeuble presque intact, tu occupes un étage dont les murs intérieurs sont transparents. L’intimité y est impossible, tu étouffes à vouloir t’isoler alors que tout te dit que tu es seul. Ces murs nient ta solitude.

Un studio de musique occupe le centre de l’appartement, en faisant le tour par le couloir qui le longe de chaque côté on peut te voir t’y affairer. On n’entend rien de ce qu’il s’y joue, aucun son ne passe à travers les cloisons, même pas une vibration, même pas une seule de tes pensées. Mais on te voit. Donc on t’observe.

Tu t’agites sur un ensemble de claviers, une belle collection de différentes époques dont tu tires des sonorités incongrues. Tout ce qu’on en perçoit c’est ton agitation désordonnée qui rend impossible la compréhension de ta musique. Ta partition n’est que gesticulation.

Au comble de cette frénésie l’observatrice se manifeste. Elle apparaît au détour d’un couloir, elle porte le maquillage de Siouxsie, les vêtements qui auraient pu appartenir à Siouxsie avant le chaos de ce monde. Ses cheveux aussi voudraient être Siouxsie mais ce sont ses cheveux et ils sont très bien comme ça. Malgré qu’ils se donnent des airs de Siouxsie.

Alors, à la voir ainsi de l’autre côté de la transparence, rendue muette par la paroi, belle et inaccessible présence, tu te calmes enfin. Tu poses tes gestes et dans ta pièce la musique s’apaise jusqu’à atteindre une lente transe hypnotique. Il y a moins d’angles dans ton corps. Tu te laisses aller sans regarder où te mène l’écho des dernières notes.

Une dernière pièce se trouve au fond du studio, ce sont les toilettes, on les voit très bien depuis le couloir. Maintenant que tes tensions se sont relâchées tu voudrais bien y aller.

[Should I]
Throw things at the neighbours
Expose myself to strangers?

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J’ai troqué mon discernement dans un brouillard d’idée contre une autre langue.
Elle se traduit plus facilement. Il n’y a plus de limite à ce qu’elle peut signifier ou ne pas dire.
Il n’y plus aucune limite à ce que je peux penser à dire.
Mais ce n’est pas ce que je voulais en dire.
Il y a des raisons de ne pas croire à ce que je dis avec cette langue.
C’est la plus belle langue de ce monde.

Chamane sur la grève

Nos pas ensablés sont derrière ton horizon
Nous passons comme le moment
Assise sur la grève tu chamanises au devant des vagues

À force de tambour
Tu écoutes les spectres du ressac
Presque le silence

De ton appel au large
La mémoire remonte abyssale
De l’eau au ciel résonne les peaux

Nous restons là, contredit
Ton chant est un murmure qui se détache de l’écume

Tout ce qui s’en vient
Les susurrements de la brise de mer
Tout ce qui part au delà

Et nous aussi nous reviendrons sur nos pas
Respirant à peine mais
Soufflant le ciel hors de nous

Philia

les amants bravent l’horizon
ou passent sous la ligne
sous la limite de la raison
arrachant leur écorce blanche
à perte de vue, tête bêche

le monde bégaye
à la lecture de leurs courbes nues

ah ! ce que c’est que d’être ensemble !
les lèvres dans les lèvres
ils ont désiré les échos
ils ont aimé les friches

maintenant c’est fini, la vie
une fois passée à travers eux
emporte ce qui leur appartenait

Curriculum

12. La nuit les terrains vagues reconquièrent leur espace sur nos corons.

11. Derrière le collège des Hauts habite un type à la peau grainée. Il lance des chatons contre les murs de la Place Rouge. On ne sait pas dire si ça l’amuse.

10. Les buveuses de rachacha forment toujours un cercle sur le parking des platanes. Elles prétendent ainsi éviter toute dépendance psychique.

9. Au quartier Bellevue la plupart des habitants meurent dans leur sommeil. Le conseil accuse, parle de gaz inodores, de nuages insidieux. Ceux qui n’arrivent plus à dormir restent le regard fixé sur l’horizon, on les retrouve au matin, raide mort dans leur insomnie les deux mains sur le parapet.

8. J’ai ouvert les yeux et les braises rougeoyaient, oranges et jaunes, blanches, noires, escarbilles mourantes. Le bronze du camarade illustre me regardait lourdement.

7. La ville est née par dessus une ville plus ancienne. Chaque année elle descend sur l’horizon à cause de l’érosion ou d’un trop grand commerce de son sol.

6. Toutes les rues portent le nom d’un musicien mort.

5. Il y a une histoire pour chacun. L’histoire de Microbe, l’histoire de Chignole, celle de Cochon et de son cousin, l’histoire de Dadaï. Et celle de l’autre qui est mort une nuit sous un banc humide.

4. L’année dernière, ou bien il y a trente ans, les garçons ont mis le feu au chantier. Ils se roulaient dans les flaques pour éteindre leurs chairs. C’est la fumée qui nous a alerté, la fumée qui prenait tout le ciel. La fumée pas l’odeur.

3. Tout le monde a connu l’histoire de la jeune serveuse du rade au pied du bunker. Personne ne s’en est jamais remis.

2. Chaque automne, les errants de la dune, les petits vieux du bourg et les chercheurs de bistre montrent leurs plus belles lumières. Personne ne gagne jamais à la comparaison.

1. Je suis né d’une ville nouvelle bien que j’ai l’air de sortir de la houille blanche.

Ma tête en raku

Elle m’a dit je vais te remettre à l’endroit tu as les idées à l’envers. Elle m’a dit, homme-lune, tu as la tête creuse. Ta tête sélène, creuse. Elle a dit qu’on pouvait le dire aussi comme ça et qu’il fallait que ma tête refasse le chemin à l’endroit. Pour trouver le bon sens.

J’ai regardé ma tête. Elle était sans dessus dessous mais elle ne me semblait pas aller de travers. Elle était creuse mais je l’avais toujours connu comme ça. Je pense qu’on peut le formuler ainsi.

En me rapprochant de ma tête je l’ai trouvé bien froide. En me rapprochant de son creux j’ai brisé son isolement. En entrant par ses failles j’ai scellé sa reconstruction.

Elle m’a dit range-toi, mais range-toi donc à ces positions ! Il faudrait que ta tête tienne, je la vois qui balance. Range donc ces propositions. Il faudrait que ce geste soit le tien pour éviter tout sacrifice.

J’ai pris ma tête doucement et l’ai posé là, sur l’étagère. Elle me fait face maintenant. Nous attendons elle et moi de comprendre en creux. Je ne sais plus dans quel sens je dois la remplir.

St Claude

Petit matin, petite ville, ça pourrait être la banlieue. Tu écris sur le zinc. À ta gauche quelqu’un tente sa chance au grattage avec l’espoir de ne plus avoir à gratter. C’est souvent comme ça, la vie est son contraire. Tu écris sur le zinc, autour de toi, faux cuir, stuc, faux bois. Tu demandes un petit café, le barman le sert très court. C’est le début de sa journée trop longue. Tu écris serré sur le zinc.
Tu as beau écrire, ici et maintenant, il n’y a que le livreur qui livre.

Soliloque

Jours scintillants comme la côte
Dont l’esprit nous couche sur la roche meurtrie
Grâce qui ne regarde jamais
Que je n’ai jamais vu

Dormir seul dans le matin courbe
Les épaules rentrées avant l’aube
Qui n’existe pas encore
Une certaine idée de l’attente

Les arbres sont tes mains pliées pour deux
En ombres impatientes
À nous le soleil anxieux

Je pourrais dans un creux
Chagrin noir cœur lisse
Pourrir ici

Quelque chose comme le sable
Vie abondante
Prend la musique au vent
Le plus beau dialogue
Il n’y a rien de plus à dire
Tu parles
Tu te parles

Terrain de jeu

À suivre les traces mémorielles de poussière d’acier
les espaces deviennent des cloisons,
des chemins d’escaliers souterrains
où les appareils rouillés s’écaillent.

Le terrain de jeu en sous-sol humide
d’une résidence faussement bourgeoise,
en sous-sol de ciment odeur de vide ordures,
en coffrage de béton entre deux descentes de parking,
en locaux aux sols et murs peinture marron défaite.

La panique intacte derrière la porte de sortie qui refuse de s’ouvrir.

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Les beaux moments,
quand rompus de tout,
à un tel point échinés.

Un cassement que nous croyons passager,
nous prolongeons l’autre au plus proche,
la peau effleurant.

Tout se joue de nous,
d’avance,
en secret.

Tout est là,
nous ne décidons pas,
chacun délaissant je-ne-sais-quoi
jusqu’à devenir plus évident,
plus fragile,
bon pour.

Et la marée
monte entre nous
où nos pieds ne touchent plus.

Délesté, sans pesanteurs,
je suis ton asymptote.

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D’un mouvement, d’un point ou d’une ligne.
Une force qui maintient le corps, le déploie, implacable,
le résultat est une épreuve, singulière comme une émotion.
D’un point qui est resté secret, rime,
au bord du trottoir envahit de soleil.
D’une ligne qui serait un train s’il était possible
de remonter en marche sans choisir sa place.
Mouvement tournis va-et-vient yeux bandés,
danse immobile, les heures sans fin.

Ici

Je m’y suis habitué, à ces lieux, dont seule l’importance des noms comptent, d’où je me tire en escaladant une grille ou en passant à travers les regards figés.
Je ne peux pas vous aider, vous ne devriez pas visiter les parkings, les friches isolées, les berges sauvages, mon intrusion dans vos rêveries.

Une variation de lumière, dans l’angle mort, une panique brève.

/

Nous sommes ici et maintenant. C’est ce que je croyais aussi.
Maintenant j’ai appris à rester ici, dans l’entre deux, sur la tranche de la réalité, sous les taches d’ombres, toutes proches.

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La montée, la saison chaude,

le feu à même la bouche.

D’une autre vallée,

tressaillent sans un bruit

les paupières lourdes.

Sans forces s’étiolent

le corps et la chaleur.

Et ce n’est que l’été,

sans sommeil, terrible.

La vie ma maladie,

les blessures vivent.

Souviens-toi pourquoi,

des mots et des nuits,

tu refais le chemin.

Avance, n’y pense pas.